“La Noire de…” (1966), le film culte d’Ousmane Sembène enfin en Blu-ray !

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A plus d’un titre, La Noire de… mérite pleinement son statut de film culte. Il est en effet aujourd’hui adulé des départements de cinéma anglophones pour ses qualités esthétiques, sa narration innovante et sa dénonciation subtile du colonialisme. La sortie d’une copie Blu-ray en 4K redonne vie à cette oeuvre majeure.

Synopsis

La jeune Diouana (M’Bissine Thérèse Diop) rêve de découvrir le monde. Après avoir été recrutée par un couple blanc aisé composé de Madame (Anne-Marie Jelinek) et de Monsieur (Robert Fontaine), Diouana quitte Dakar pour la Côte d’Azur. Elle découvrira vite que son rôle de “bonne” ne se limite qu’à servir le couple et à subir quolibets et humiliations. De la France, Diouana ne connaîtra que l’appartement de Madame et Monsieur qui lui sert de prison. Elle ne recouvrera finalement sa liberté qu’au prix d’un lourd sacrifice.

Autour du film 

Après ses deux court-métrages Borrom sarret (1963) et Niaye (1964), le réalisateur sénégalais Ousmane Sembène souhaite se lancer dans le tournage d’un film long-métrage. Précédé d’une réputation de cinéaste engagé, prompt à utiliser le médium cinématographique et ses subtilités pour faire part de ses idées aux masses, le projet La Noire de… est confronté à un certain rejet de la part des autorités. En effet, lorsque Sembène en soumit le script au Bureau du Cinéma (qui dépendait du Ministère de la Coopération mis en place par Charles de Gaulle en 1959), aucun financement ne lui fut accordé.

Ousmane Sembène sur le tournage de “La Noire de…” (1966).

Il convient de préciser ici certains faits historiques. Le Bureau du cinéma, fondé en 1963, visait à soutenir financièrement les cinéastes des pays qui avaient acquis leur indépendance suite à la décolonisation. Selon Debora Geißler, 185 films furent ainsi produits en Afrique francophone entre 1963 et 1975 dont 125 intégralement subventionnés par le Ministère de la Coopération (1). Toutefois, La Noire de… ne put en bénéficier en raison de son sujet polémique. Le film dresse un portrait subtil mais néanmoins virulent de la situation post-coloniale du Sénégal, des rapports de domination toujours prégnants entre ex-colons et ex-colonisés, et des lieux communs qui en découlaient.

Comme le précise la chercheuse Claire Andrade-Watkins, l’existence du Bureau du Cinéma n’était pas tant due à la philanthropie artistique française qu’à une volonté affirmée de “maintenir l’héritage colonial de l’assimilation, perpétuant et renforçant une connexion culturelle Franco-Africaine au travers des journaux télévisés, documentaires éducatifs, films de fiction produits par des Africains et diffusés de façon non lucrative dans des ciné-clubs, cinémathèques et ambassades africaines francophones” (2).

De fait, l’oeuvre d’Ousmane Sembène ne pouvait espérer un quelconque soutien de la part du Bureau du Cinéma tant elle aborde des sujets brûlants.

Test du Blu-ray de La Noire de…

Vidéo (5/5)

Le premier détail frappant concerne la conservation du format d’origine du métrage. A l’heure ou nombre de ressorties Blu-ray étirent l’image pour l’adapter aux écrans modernes, les éditions Criterion ont fait le choix de respecter le cadrage voulu par Ousmane Sembène. On ne peut que saluter cette initiative qui s’inscrit a contrario de la politique de restauration actuelle mais retranscrit au mieux les sensations d’étouffement, de solitude et d’isolement de Diouana accentuées par les séquences aux angles de vue très étroits réalisées dans l’appartement. Ces dernières contrastent nettement avec les plans larges et très aérés de Diouana lorsqu’elle évolue librement dans la ville de Dakar.

Pour la composition de ses plans, son cadrage et ses mouvements de caméra, Ousmane Sembène s’était inspiré du courant de la Nouvelle Vague, de sa liberté, et de sa débrouillardise. Le cinéaste avait d’ailleurs réussi à détourner limitations techniques et contraintes budgétaires à son avantage, et à les inclure dans son processus créatif.

La restauration en 4K – réalisée à partir des bobines d’époque – donne un nouveau souffle à cette liberté artistique. Les contrastes du noir et blanc sont maintenant plus accentués. Le grain si particulier de l’image est net, précis et malgré un fourmillement visible dans les scènes sombres, le film recouvre une seconde jeunesse.

Audio (4/5)

En raison de limitations techniques et financières, La Noire de… ne put bénéficier de prises de son directes en 1966. Les scènes dialoguées furent doublées en studio par les acteurs et actrices, puis synchronisées en post-production. Le résultat de cette superposition était assez artificiel, mais conférait une aura particulière au film. Les dialogues semblaient être “pensés” plutôt qu’exprimés à voix haute et il existait un décalage sonore flagrant entre ceux-ci et les monologues intérieurs de Diouana.

Ce n’est désormais plus le cas avec cette nouvelle édition. Les timbres de voix sont beaucoup plus naturels et s’accordent mieux à l’ensemble des situations. Toutefois, l’ambiance quasi-onirique et mélancolique due aux limitations techniques d’origine n’existe plus, et a cédé la place à une illustration sonore qui remplit le cahier des charges demandé par le format Blu-ray.

Une attention toute particulière a été portée à la musique du film dont le montage volontairement abrupt n’a rien perdu de sa puissance d’évocation avec les années.

Bonus (5/5)

Dire que les suppléments présents sur le Blu-ray sont conséquents relève du doux euphémisme. En effet, outre le tout nouveau Master en 4K de La Noire de… , l’édition qui nous est proposée ici regorge de documents d’archives qui consacrent l’oeuvre fondatrice d’Ousmane Sembène. Le spectateur ou la spectatrice curieux.se pourra donc prolonger l’expérience du film et se pencher sur le contenu suivant:

  • Interviews inédites des universitaires et réalisateurs Manthia Diawara et Samba Gadjigo. Tous deux ont beaucoup travaillé sur la filmographie d’Ousmane Sembène;
  • Interview inédite de l’actrice M’Bissine Thérèse Diop qui interprète le rôle de Diouana;
  • Un reportage sur Ousmane Sembène datant de 1966 après qu’il eut reçu le Prix Jean Vigo pour La Noire de… ;
  • Un documentaire complet de 1994 intitulé Sembène: The Making of African Cinema et réalisé par Manthia Diawara et Ngũgĩ wa Thiong’o. Un extrait de ce documentaire est disponible ci-dessous:

  • Une séquence alternative en couleur du film La Noire de…;
  • Des bande-annonces;
  • Un essai vidéo de La Noire de… réalisé par la critique de cinéma Ashley Clark.

Verdict (5/5)

Si le cinéma africain vous intéresse, on ne saurait que trop vous conseiller cette toute nouvelle édition de La Noire de… qui mérite une place particulière dans votre vidéothèque. Plus qu’un simple film, c’est véritablement une page du patrimoine historique de l’Afrique que nous proposent les éditions Criterion dans un fort bel écrin. On aurait tort de s’en priver !

(1) Debora Geißler, Le cinéma de Mahamat -Saleh Haroun: La culpabilité morale dans les films ‘Daratt’ et ‘Un homme qui crie’ de Mahamat-Saleh Haroun, Diplom.de, 2012, p. 8.

(2) Claire Andrade-Watkins, “France’s Bureau of Cinema: Financial and Technical Assistance Between 1961 & 1977— Operations & Implications for African Cinema.”, Visual Anthropology Review, vol. 6, n° 2, septembre 1990, p. 80.

Pierre Désiré

Historien et réalisateur, Pierre est spécialiste d'Histoire africaine-américaine et de l'image animée. Il est également Docteur de l'Université Paris III et enseigne le cinéma postcolonial.

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