Jean-Claude Barny: “Le cinéma est un reflet de la société”.

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Il est l’un des cinéastes afro-descendants francophones les plus actifs de ces dernières années. Jean-Claude Barny est un artiste polyvalent, à la fois conscient et engagé. Son dernier film, Le Gang des Antillais, est une adaptation de l’autobiographie éponyme de Loïc Léry. A travers cette oeuvre, Jean-Claude Barny évoque les désillusions de jeunes hommes venus en métropole dans les années 1970 à travers le Bureau pour le développement des migrations dans les départements d’outre-mer (Bumidom). Pour la revue des Docs Afros, le réalisateur évoque son parcours, son combat et sa relation à l’Histoire.

Les Docs Afros: Pourriez-vous vous présenter aux lecteurs et lectrices des Docs Afros ?

Jean-Claude Barny: Je m’appelle Jean-Claude Barny, réalisteur afro-caribéen. Je viens de la Guadeloupe et de Trinidad-et-Tobago. J’ai commencé par réaliser des court-métrages et des clips vidéo pour des artistes de la scène Hip-Hop dans les années 2000. Je suis ensuite passé du côté des long-métrages grâce à Nèg Maron (2004) qui m’a permis d’avoir une visibilité médiatique. J’ai aussi réalisé des séries dont Tropiques Amers (2007) pour France 3, et Rose et le Soldat (2016) qui traite de la dissidence en Martinique pendant la Seconde Guerre mondiale.

L.D.A: Comment êtes-vous entré en contact avec le monde du cinema ? 

J-C.B: Grâce à un groupe d’amis. Nous faisions tous des court-métrages de notre côté et nous nous sommes regroupés, ce qui a par la suite donné lieu à des films comme Métisse (1993) et un court-métrage appelé Putain de porte (1995):

L.D.A: Quel.les réalisateurs / réalisatrices vous inspirent ?

J-C.B: Beaucoup m’inspirent ! Terrence Malick, Martin Scorcese, Ken Loach, Pedro Elmodovar et bien sûr Spike Lee pour son rôle de “père fondateur”. Je suis aussi friand de cinéma coréen. Plus généralement, j’aime la démarche des cinéastes qui se racontent intrinsèquement tout en partageant leur histoire au plus grand nombre.

L.D.A: Votre dernier film Le gang des Antillais s’inscrit dans le contexte historique du Bumidom qui reste assez mal connu en France. Pourquoi ce choix ?

J-C.B: D’une part, pour l’aspect universel de cette question à laquelle chacun peut s’identifier. D’autre part, l’histoire de Loïc Léry m’a touché car il a su rester “droit dans ses bottes” malgré l’adversité. De plus, retranscrire le contexte social particulier de ces années 1960-1980 m’a servi de tremplin pour aborder un fait (le Bumidom) plus ou moins méconnu des afro-antillais. La crise identitaire et les discriminations subies notamment par nos parents étaient vraiment importantes à l’époque et je ne voulais pas que tout ceci soit connu des générations futures. Je voulais que nos enfants n’oublient pas le parcours de leurs parents et puissent continuer le combat.

L.D.A: Votre film contient d’authentiques images d’archives historiques. Quel est justement votre ressenti sur la relation qu’entretiennent les Noir.es de France avec leur Histoire ?

J-C.B: Je crois que cette relation est très diversifiée. Certain.e.s sont “conscient.e.s” et entretiennent cette mémoire pour fournir des outils de compréhension à tous et toutes. Il est d’ailleurs important que Noirs comme Blancs soit conscientisés afin de ne pas reproduire les mêmes schémas et erreurs. Il y a aussi un gros travail de la part d’historiens, de chercheurs qui font en sorte que les faits ne soient pas oubliés. Par ailleurs, en tant qu’artistes, nous les rejoignons – modestement – dans cette démarche. Le cinéma, par exemple, permet de donner accès au plus grand nombre à ces pans de l’Histoire.

Je pense également que d’autres ont conscience de l’importance de cette Histoire, mais abandonnent cette volonté de résistance et de soutien envers ceux / celles qui continuent de se battre pour une meilleure considération de leur propre communauté. Beaucoup ne savent pas qu’il existe des artistes, des chercheurs, des historiens qui luttent quotidiennement pour mettre fin aux discriminations. C’est pour cela que nous devons soutenir ceux et celles qui résistent à la banalisation de leur art, ou de leur savoir, et permettent à tous d’y avoir accès.

L.D.A: Le Gang des Antillais a été sélectionné par le “Festival International des Films de la Diaspora Africaine” de New York et diffusé le 14 janvier dernier à l’ Université de Columbia. Quel a été l’accueil du public anglophone face au film et aux problématiques qu’il soulève ?

J.C-B: La réception du film a été très enthousiaste. Le public anglophone est déjà familiarisé à des oeuvres similaires au Gang des Antillais, qui valorisent les personnages historiques afro-descendants. La France manque de ce genre de films et les anglophones attendent de connaître notre production, nos héros et les personnages qui ont porté l’Histoire africaine ou afro-descendante. Il existe une relation transversale qui nous lie. Nous admirons leurs grands personnages comme Marcus Garvey, Malcolm X, Martin Luther King ou Mandela et en retour, le public anglophone est très curieux vis-à-vis de l’Histoire afro francophone.

L.D.A: Pourriez-vous nous parler plus en détail de la production du film ? Quelles ont été les principales difficultés rencontrées ?

J-C.B: La difficulté majeure a été le manque de considération du cinéma français envers le film qu’il considère comme “communautaire”. C’est un paradoxe. On nous reproche de faire ce genre de films mais en retour, il existe un sectarisme du cinéma français qui n’engage que très peu de techniciens, de réalisateurs, d’acteurs et d’actrices noir.e.s. Si notre cinéma communautaire existe, c’est justement pour faire face à ces discriminations flagrantes et puissantes. De plus, l’industrie en France ne nous permet pas d’exister financièrement et c’est une difficulté supplémentaire. Le cinéma est le reflet de la société et aujourd’hui, celle-ci ne prend pas en compte la diversité.

L.D.A: Depuis quelques années, les rôles clichés des Noir.e.s au cinéma sont régulièrement pointés du doigt. Qu’en pensez-vous et comment sortir de cette situation ?

J-C.B: Je pense que l’action concrète et le soutien visible aux cinéastes issus de la diversité seraient une solution. Beaucoup de sites, d’associations, de blogs et de médias que je ne connaissais pas ont répondu présent pour parler du Gang des Antillais sur les réseaux sociaux, et je les en remercie. Le plus surprenant, c’est que ces mêmes médias n’étaient pas spécialement connus pour être militants et conscients ! En revanche, j’ai été déçu de voir que certaines personnalités noires très médiatisées, qui adoptent cette posture politique de dénonciation des clichés et du manque de diversité, n’ont pas du tout relayé l’information. A aucun moment ces gens qui prétendent lutter contre les discriminations n’en ont parlé. Ces mêmes individus se contentent de récupérer ces questions pour servir leurs ambitions personnelles, carriéristes et politiques et c’est une triste réalité.

Jean-Claude Barny et le producteur James “BKS” Edjouma en studio (©French Finesse).

L.D.A: La bande originale du film Le Gang des Antillais est d’ailleurs loin des idées reçues en métropole sur la musique antillaise. Pouvez-vous nous parler des artistes qui la composent et de votre collaboration ?

J-C.B: Les deux compositeurs, Thibaut Agyeman et James “BKS” Edjouma, ont un talent fou. Ils ont réussi a mixer deux univers musicaux: celui des sonorités très “thriller” aux accents “Soul” qui sont assez universelles, et celui de la jeune génération de rappeurs qui ancre le film dans le présent. J’y ai aussi ajouté des musiques que mes parents écoutaient à cette époque, notamment la musique haïtienne. La musique, pour moi, fait partie des actes fondateurs du militantisme au même titre que la littérature noire. Même si aujourd’hui le zouk a cette réputation de musique chantante, ce n’était pas le cas dans les années 1970-1980. Le zouk avait une approche militante dans la culture afro-caribéenne et des artistes comme Kassav’ parlaient de la situation aux Antilles et des problèmes qu’elles traversaient. Le rap est la relève de cet esprit. Au final, la bande originale du film a vraiment été pensée comme un triptyque entre ces trois influences.

L.D.A: Quels conseils donneriez-vous aux futur.es réalisateurs / réalisatrices afros qui souhaiteraient se lancer ?

J-C.B: Il faut venir dans ce métier sans aprioris. La réalité c’est que personne ne vous attend. Par conséquent, vous y avez votre place. C’est à la fois une opportunité et une “malédiction”; notre spécificité (en tant que cinéastes noir.e.s NDLR), le fait d’amener un nouveau regard qui pourrait séduire de nouveaux marchés, n’est pas compris par les producteurs. Il y a une vingtaine d’années, il y avait beaucoup plus de gens curieux qui osaient créer des ponts et échanger. Aujourd’hui, il nous faut sensibiliser les jeunes professionnels du milieu aux questions de la créolité, de l’africanité, de l’Histoire noire car ces notions sont désormais abstraites pour beaucoup. Le combat le plus important du cinéaste noir sera celui contre le racisme et les discriminations. Pour cela, les futurs réalisateurs devront trouver le chemin de l’éducation, de la compréhension à travers leur art.

Djinn Carrenard (gauche) et Rachid Djaïdani (droite): deux cinéastes afros de la nouvelle génération.

L.D.A: Où peut-on suivre votre actualité ?

J-C.B: Principalement sur les réseaux sociaux qui restent le moyen le plus facile et rapide de me suivre. J’ai plusieurs comptes Facebook: celui du Gang des Antillais et un autre à mon nom. Je suis aussi sur Instagram ou je poste régulièrement.

L.D.A: Un dernier mot pour conclure ?

J-C.B: Un grand merci à ceux et celles qui sont venu.e.s voir Le Gang des Antillais en salle; ça a été une belle réussite. Je vous donne rendez-vous au prochain film qui sera un biopic sur la vie de Frantz Fanon. Et comme on dit chez nous: “Force et courage”.

Propos recueillis par Pierre Désiré pour Les Docs Afros.

Pierre Désiré

Historien et réalisateur, Pierre est spécialiste d'Histoire africaine-américaine et de l'image animée. Il est également Docteur de l'Université Paris III et enseigne le cinéma postcolonial.

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