Le “Black History Month” à la française, une utopie ?

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Un article de Laurent-David Samama publié sur le site Slate.fr en 2015 synthétisait un débat récurrent. Depuis plusieurs années, des demandes de mise en place nationale d’un mois spécialement dédié à l’Histoire des populations africaines et afro-descendantes de France se manifestent de part et d’autre. 

Selon ses détracteurs, une telle initiative serait trop “clivante”, “communautariste”, voire “excluante”. D’aucuns avancent aussi l’argument suivant: “Une telle question ne doit pas être cantonnée à un seul mois, ce serait réducteur”. D’autres encore clament que ce genre d’événement serait “trop américain” et non adapté à la pluralité de situations qui caractérisent les “Noirs de France”.

Afin de répondre à certaines de ses critiques, nous tenterons ici d’apporter notre point de vue d’historien quant à cette question.

Le Black History Month aux Etats-Unis: une longue lutte pour la (re)connaissance

L’origine du “Mois de l’Histoire des Noirs” aux Etats-Unis remonte à l’année 1926. C’est au cours de celle-ci qu’un historien africain-américain, Carter G. Woodson, déclare que la deuxième semaine du mois de février sera consacrée à la célébration de l’Histoire des Noir.e.s. Woodson fonde ainsi la “Negro History Week“. Il est aidé dans sa tâche par l’ “Association for the Study of African American Life and History” (A.S.A.L.H) (1).

Carter G. Woodson (vers 1940).

Notons que la volonté de Carter Woodson de diffuser l’Histoire au plus grand nombre s’inscrit dans une démarche de longue date. Comme le souligne l’universitaire américaine Sarah Bair (2):

“Lorsqu’il créa la “Negro History Week” en 1926, Woodson avait 51 ans et défendait la cause noire depuis près de 20 ans. […] Entre 1907 et 1915, sa passion pour l’Histoire de son peuple émergea pleinement. Il voyagea en Europe et étudia l’Histoire sans relâche. […] Ses études et son parcours d’enseignant ont forgé ses convictions sur la nécessité d’étudier l’Histoire noire.”  Sarah Bair.

Le choix de la date s’inscrit aussi dans cette démarche de célébration historique. En effet, le mois de février fut retenu en raison des dates-anniversaires du Président abolitionniste Abraham Lincoln (12 février) et de l’intellectuel africain-américain Frederick Douglass (14 février).

Sous l’impulsion des idées militantes du mouvement du Black Power, les associations noires de l’Université d’état de Kent (Ohio) étendent la semaine de célébrations à un mois entier. C’est finalement en 1976 et à l’occasion du cinquantenaire de l’événement que la nouvelle formule est adoptée à une échelle nationale. Le Black History Month est dès lors reconnu officiellement par le gouvernement américain.

Jesse Jackson (au centre) à la convention noire de Gary, Indiana (1972)

Notons que cette décision s’inscrit dans le continuité d’un accroissement de la visibilité des Noirs sur la scène politique (tenue de la “Convention noire” dans la ville de Gary (Indiana) en 1972, élection de Maynard Jackson – premier maire noir d’Atlanta – en 1973, etc…).

Toutefois et malgré son importance, le Black History Month étasunien ne saurait occulter les autres déclinaisons internationales de cet événement.

Le Black History Month hors Etats-Unis

Un bref tour d’horizon des différentes pratiques du Black History Month dans le monde et de son histoire permet de rendre compte d’une certaine variété de situations.

  • En Angleterre: Bien qu’il soit moins médiatisé, le mois de célébration de l’Histoire africaine et afro-descendante existe également en Angleterre depuis 1987. L’initiative provient à l’origine de l’engagement d’Akyaaba Addai-Sebo (3), analyste au Greater London Council (GLC) qui souhaitait mettre en lumière l’apport des africain.e.s à l’Histoire britannique (4). D’abord organisé à Londres, le Black History Month britannique s’est rapidement étendu à tout le pays après qu’il fut reconnu officiellement par les autorités.
  • Au Canada: Plus récent que ses homologues précités, le “Mois de l’Histoire des Noirs” est célébré depuis 1995 au Canada. C’est en effet à cette date que la Chambre des Communes a introduit publiquement le Black History Month à la suite d’une allocution historique de Jean Augustine, première femme noire élue au Parlement (5).
Timbres commémoratifs canadiens édités en 2014.
  •  En Allemagne: Depuis 2006, l’Allemagne est-elle aussi au premier rang des pays qui célèbrent le rôle des citoyens d’ascendance africaine. En dépit d’un lourd passé colonial et de politiques racistes au XIXe et XXe siècles (6), le pays rend hommage aux 300 à 500 000 Afrodeutsche présents sur son sol. La complexité de conciliation identitaire entre affirmation de la négritude et nationalité allemande a d’ailleurs été mise en avant par des documentaires réalisés dès le début du Black History Month germanique. Le tout premier d’entre eux s’intitule Yes I Am (2007) et est encore très apprécié de la communauté noire outre-Rhin.

Le Black History Month en France… ou pas

A l’heure où les associations diverses, sites internets, réseaux sociaux et personnalités africaines et afro-descendantes s’expriment de plus en plus quant à la condition noire française, peu semblent sensibles à la mise en place d’un mois qui lui serait officiellement consacré.

Laurent-David Samama relatait à cet égard les propos de Louis-George Tin, président du Conseil Représentatif des Associations Noires (C.R.A.N.) lorsque ce dernier évoquait l’échec de sa tentative et la reprise de cette idée par Maboula Soumahoro, maître de conférence à l’Université François Rabelais de Tours:

En 2006, j’ai essayé de lancer au CRAN le Black History Month; la mayonnaise n’a pas pris. Maboula Soumahoro a repris le concept pour le relancer, je m’en réjouis.” Louis-George Tin (7)

L’un des principaux obstacles soulevés par le journaliste réside dans la difficulté de fédérer les africain.e.s et afro-descendant.e.s de France autour de problématiques communes. La diversité de parcours, d’expériences et d’idées associée à un intérêt plus que restreint serait un frein à une cohésion durable.

Plus importante encore serait la réticence du gouvernement français à prêter une existence officielle à une initiative qui s’inscrirait à l’encontre des principes d’intégration républicaine. En effet, ce même gouvernement met régulièrement ses citoyens en garde contre les méfaits supposés du communautarisme nécessairement “excluant”, et qui introduirait par la force le “droit à la différence” dans un espace public sensé rester neutre (8).

Pour sa part, Maboula Soumahoro souligne que la création d’un Black History Month français pourrait (re)mettre en perspective “la complexité des héritages et des trajectoires” d’un côté, et de l’autre “mettre la République française face à la réalité de son Histoire” (9).

Quelques initiatives existantes

Toutefois, des tentatives de fédération autour d’un mois dédié à la valorisation culturelle africaine et afro-descendante existent à l’heure actuelle. Il convient donc de ne pas les passer sous silence.

Ces dernières essayent notamment d’adapter le concept du Black History Month selon les réalités de l’expérience des Noirs de France. Ainsi, pouvons nous citer l’exemple des Journées Africana, organisées autour du 10 mai afin de faire écho à l’adoption de la “Loi Taubira”de 2001 qui reconnaissait la Traite négrière en tant que “crime contre l’humanité”.

Le rappeur Chuck D était l’invité d’honneur des Journées Africana (2014)

De son côté, le “Mois des cultures d’Afrique” a été initié en mai 2016 et renouvellera l’expérience cette année. Du 30 avril au 31 mai 2017, des événements-hommages aux artistes africains et afro-descendants qui ont participé à l’Histoire de France seront proposés au public.

Signalons également les nombreuses actions individuelles qui prennent de plus en plus d’ampleur sur les réseaux sociaux. Nous saluons ici l’initiative “Décolo pas Déso” qui pendant un mois, diffuse des informations destinées à tous et toutes. Selon l’une de ses fondatrices, le but visé est de “mettre en lumière la diversité de la population française”. Le lien vers “Décolo pas Déso”: https://www.facebook.com/events/230288660764846/.

Solutions envisageables à long terme

Bien entendu, il n’est pas question d’imposer une liste d’idées immuables ou universellement valides. Nous proposons ici un ensemble de pistes de réflexion quant à la mise en place concrète et durable d’un Black History Month France.

  1. Dresser des passerelles associatives, académiques et militantes

    C’est probablement l’un des défis les plus stimulants et ardus à la fois. Parmi les principaux obstacles à la tenue d’un Black History Month en France figure ce cloisonnement de différentes sphères pourtant intéressées par des questionnements similaires. Aussi, créons des ponts entre associations, militant.e.s et universitaires afin d’enrichir mutuellement le débat lors d’événements communs.

  2. Composer avec nos différences et en faire une force

    Une critique récurrente réside dans le manque d’unicité des populations noires de France qui ne permettrait pas de parler d’une “communauté noire”. Certes, comme en attestent les travaux de Pap Ndiaye (10), de Dominic Thomas (11) ou le documentaire Noirs de France, ces derniers ne peuvent être considérés en tant que bloc monolithique. Les expériences propres aux Africain.es, Antillais.es, ou Réunionnais.es sont variées à la fois culturellement, historiquement et linguistiquement. Cependant, c’est cette même pluralité qui fait la richesse incroyable de l’expérience noire de France et qu’il convient de mettre en valeur aujourd’hui.

  3. Faire coexister TOUTES les voix

    En plus d’une diversité de situations au sein de la population noire de France, il existe un certain nombre de clivages d’ordre politique et idéologique. Toutefois, aucune opinion n’a la prééminence sur une autre et toutes sont intéressantes à évoquer dans le cadre de festivités qui cherchent à fédérer, célébrer et partager. Votre voix compte tout autant que celle de “personnalités” médiatisées alors ne craignez pas de vous faire entendre.

  4. Chercher l’information et la relayer

    Il va sans dire que les seules bonnes intentions ne suffisent pas à mettre en place un événement de cette ampleur. Sans relai de communication ou public réceptif, aucune solution durable ne pourra être couronnée de succès. C’est la raison pour laquelle ils nous appartient à tous et toutes d’aller à la recherche des événements et de les relayer au plus grand nombre à la fois virtuellement (réseaux sociaux, mails…) et par le bouche-à-oreille interpersonnel.

  5. Détermination, patience et professionnalisme

    Soyons réalistes: une telle entreprise sera difficile et longue à mettre en place. De nombreuses déconvenues, déceptions et obstacles sont à prévoir. Néanmoins, l’Histoire regorge d’exemples d’hommes et de femmes ayant surmonté des difficultés a priori infranchissables. La création du Black History Month français est possible mais nécessite une ténacité ainsi qu’un professionnalisme sans failles de la part de ceux et celles qui souhaitent rejoindre l’aventure.

  6. Valoriser ses propres capacités

    Que vous soyez artiste, musicien.ne, militant.e, écrivain.e ou cinéaste importe peu. Votre savoir-faire est précieux et mérite d’être présenté au plus grand nombre. Nous pensons que le concept du Black History Month est suffisamment souple et adaptable pour valoriser tous les types de productions et tous les talents.

  7. Il n’existe pas de “recette miracle” instantanée

    Enfin, gardons-nous de prêter à ces quelques réflexions une valeur de formule magique qui garantirait la réussite irrémédiable d’un Black History Month français. De nombreuses années et ajustements seront très probablement nécessaires afin de parvenir à une forme plus ou moins durable et arrêtée de cet événement. Nous restons cependant optimistes et ne pouvons que vous enjoindre à partager cet article s’il vous a plu.

(1) Cette dernière est une association fondée à Chicago en 1915. Son but est de “promouvoir, rechercher, interpréter et diffuser les informations relatives à l’expérience, l’Histoire et la culture noires à une communauté mondiale”. Source: site officiel de l’A.S.A.L.H: “Mission, Vision, Structure“.

(2) Sarah Bair, “The Early Years of Negro History Week, 1926-1960”, Histories of Social Studies and Race: 1865-2000, New York, MacMillan, 2012, pp. 59-60.

(3) Auteur inconnu, “Akyaaba Addai-Sebo Interview”, Every Generation Media: http://everygeneration.co.uk/index.php/black-british-history/bhm-black-history-month/24-akyaaba-addai-sebo.

(4) Pour en savoir plus sur la présence noire en Angleterre, on pourra consulter l’ouvrage de Paul Gilroy, There Ain’t No Black in the Union Jack: The Cultural Politics of Race and Nation, University of Chicago Press, 1991.

(5) Site officiel du gouvernement canadien: https://www.canada.ca/en/canadian-heritage/campaigns/black-history-month/about.html.

(6) Nous pouvons notamment citer le génocide du peuple Herrero qui fit plus de 100 000 victimes par les troupes coloniales allemandes entre 1904 et 1908, préfigurant ainsi de l’holocauste à venir durant la Seconde Guerre mondiale. Notons également que l’Allemagne a récemment présenté ses excuses à la Namibie et reconnaît désormais son implication dans le génocide des peuples Herrero et Nama. Justin Huggler, “Germany to recognise Herrero genocide and apologise to Namibia”, The Telegraph, 14 juillet 2016.

(7) Laurent-David Samama, “Pourquoi n’y a-t-il pas de “Black History Month” en France ?”, Slate.fr, 16 mars 2015: http://www.slate.fr/story/99051/black-history-month-france.

(8) Pour approfondir cette question, on pourra consulter Pierre-André Taguieff, La République enlisée. Pluralisme, “communautarisme” et citoyenneté, Paris, Syrtes, 2005.

(9) Cité dans Laurent-David Samama, op.cit.

(10) Pap Ndiaye, La condition noire: essai sur une minorité française, Paris, Calmann-Lévy, 2008.

(11) Dominic Thomas, Black France: Colonialism, Immigration, and Transnationalism, Bloomington, Indiana University Press, 2008.

Pierre Désiré

Historien et réalisateur, Pierre est spécialiste d'Histoire africaine-américaine et de l'image animée. Il est également Docteur de l'Université Paris III et enseigne le cinéma postcolonial.

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